par Phantom_Blue » 20 Juin 2009, 18:40
Épisode 6
Les formes blanchâtres tournoyaient dans le salon en poussant des ricanements lugubres.
Le marquis lévitait sur sa chaise à deux mètres du sol. Le bermuda descendu aux chevilles. Exhibant un string rose bordé de fourrure de chinchilla.
Lara courait autour de la table, la natte tirée en avant, ce qui l'obligeait évidemment à courir. Les lolos chahutant dans son soutif. Des bruits de claques résonnant sur ses fesses.
Toujours assise à la table, en transe, la comtesse fixait le vide avec des globes oculaires d'un blanc laiteux. Sa babine retroussée battait la chamade.
Winston ne put échapper à cette mascarade venue des limbes. Des doigts fricoteurs déboutonnèrent son pantalon, détachèrent les clips de ses bretelles, et il se retrouva en caleçon blanc à pois rouges, les mollets à l'air entourés de fixe-chaussettes.
En courant autour de la table, toujours entraînée par sa natte, Lara remarqua que les mâchoires de la comtesse bougeaient sans cesse. Une rapide cogitation déferla dans son esprit. Elle saisit une bougie noire sur un chandelier.
Et en repassant devant la comtesse, elle l'envoya direct dans sa bouche dégoulinante de bave.
La bougie, tel un cigare, s'encastra entre les dents et bloqua le mouvement des mâchoires. La flamme continuait de brûler, déversant des gouttes de cire sur la table.
Aussitôt tous les phénomènes cessèrent. Les formes blanchâtres disparurent dans un bruit d'aspiration venteuse.
La chaise en lévitation retomba dans un bruit de chaise qui retombe. Le marquis roula sur le tapis persan.
La natte de Lara se détendit. Elle cessa de courir. Il était temps car son soutif chuta sur le tapis.
Toujours allongé, le marquis le vit, leva les yeux, mais la table lui masquait les seins de Lara. Il ne voyait que son visage et ses épaules.
Dans un sursaut musculaire de détente des bras et des jambes il se redressa. Mais au même moment Lara se baissa pour ramasser son soutif.
Le marquis se laissa retomber sur le tapis, son bermuda entravant ses pieds. Pendant qu'il l'enfilait en vitesse, Lara s'était remise debout et fixait le soutif autour de sa poitrine.
Le marquis se dépêcha de tirer le bermuda à sa taille. Lara ajustait le bonnet droit sur son sein droit.
Quand le marquis se releva, ce fut pour voir Lara masquer son sein gauche avec l'autre bonnet.
A une seconde près, pensa-t-il, envahi par une déception noyée de colère contre lui-même.
La comtesse reprit ses esprits. Etonnée de trouver une bougie noire allumée dans sa bouche. Elle l'ôta et essuya avec le revers de sa manche la coulée de bave sur son menton.
— Mais que s'est-il donc passé ? demanda-t-elle.
— Nous avons eu de la visite de l'au-delà, expliqua Lara. J'ai compris que tu les maintenais ici en récitant je ne sais quelle formule. Du moins j'en ai déduis ça. J'ai bloqué ta bouche avec une bougie. Ça a marché.
— La bougie, ça me rappelle la fois où le président Wagabongo…
— Stoooop ! cria le marquis, coupant la parole à la comtesse surprise. Il y en a marre avec tes conneries à deux livres-sterling ! Est-ce qu'on pourrait passer un moment tranquille dans ce manoir de dingues ?
Lara lui décocha un regard sombre, serra les poings et sortit furieuse du petit salon. Elle passa devant Winston qui reclipait ses bretelles à son pantalon. Le majordome distingua des rougeurs sur le bas des fesses dépassant du maillot très échancré.
La comtesse alluma avec calme et dignité une Dunhill et souffla un nuage de fumée.
Embarrassé, le marquis hésita, puis il s'avança et se jeta à genoux devant elle.
— Veuillez pardonner mon emportement, toute cette séance a troublé mes sens, ces formes spectrales, la peur de vous voir emportée dans les abysses de l'enfer…
— Dégage ! articula froidement la comtesse, avant d'aspirer une bouffée de tabac.
Le marquis se redressa d'un bond, bomba le torse, entortilla sa natte dans ses doigts et lança d'une voix de stentor :
— Aucune femme ne s'est jamais permis une telle impertinence ! Tu n'es qu'une sorcière à la solde des forces bas-fonesques !
Il pointa un index et un auriculaire tendus sur la comtesse et cracha un "Fssssssss" exorciseur de chatte en colère.
Winston le regarda filer dans le couloir en roulant du bermuda.
La comtesse continuait de fumer à la table en contemplant les motifs baroques de la tapisserie éclairés par les flammes mouvantes des bougies noires.
Le petit déjeuner se déroula dans une ambiance glaciale.
Winston oeuvrait aux fourneaux, son éternel tablier noué à la taille, maniant la poêle avec la dextérité d'un cuistot de restaurant quatre étoiles.
Vêtue d'un tee-shirt XXL tombant à mi-cuisse, Betty Boop imprimée dessus, Lara prit place à un bout de la table et feuilleta le Times, posé devant son assiette par Winston.
A l'autre bout, dans un training mauve orné de bandes fuchsia, la veste ouverte sur un polo "I love NY", la comtesse grillait une Rothmans, feignant de s'intéresser à un article sur l'art du flirt féminin exposé par la psychologue Jane Delamour dans "Vogue".
Lara esquissa un petit toussotement et balaya l'air d'un geste évasif. La comtesse qui avait soufflé sa fumée vers Lara, la souffla sur le côté.
Le marquis entra dans la cuisine en short kaki de G.I. et débardeur de Marine affichant en lettres majuscules "KILL AM ALL". Lara esquissa un œil sur le short et reprit sa lecture de la dernière réunion du parlement traitant du prix du lait face au marché européen.
La comtesse ne leva même pas les yeux.
Le marquis prit place entre les deux femmes sans prononcer un mot et attendit que Winston vienne distribuer les tranches de bacon.
Sans quitter les yeux du Times, Lara piqua une tranche de bacon avec sa fourchette et la porta à sa bouche.
La comtesse l'imita, les yeux rivés sur son magazine.
Le marquis, qui n'avait aucune lecture, se contenta de regarder le motif de chasse à courre de John Nost Sartorius peint sur le fond de l'assiette, et mastiqua sa tranche de bacon.
Le téléphone mural tinta la sonnerie "A vous dirai-je maman" de Mozart.
Winston décrocha et articula :
— Manoir de lady Croft… mes respects Sir… … … je transmettrai, Sir… mes respects Sir…
Il raccrocha, se planta devant la table et envoya d'une voix mesurée :
— Sir John Steed et miss Emma Peel passeront cet après-midi à 15h pour une visite de courtoisie.
Puis devant le silence de la table, ponctué de coups de dents indifférents, il retourna cuisiner les œufs brouillés.